vendredi 16 septembre 2016

16- La vérité est toujours colorée

Avant de suivre le cours de la Bojana, je passe à la Société Générale qui possède une agence à Shkodër. Un message en a gardé une trace :

Ai-je déjà dit que tout était trempé autour de moi ? Que moi aussi, j’étais trempé ? Vous n’en avez pas pris la mesure !!!
Vous êtes excusés, c’était impossible, en Bretagne je sais maintenant qu’il ne pleut pas.
Alors ? Alors ? dites-vous, pleins de commisération.
Bon, le passeport était trempé, tant pis, le roman était trempé, je l’ai abandonné, les cartes étaient trempées, je n’ai pas pu les décoller, les emballages de dried-food n’étaient plus lisibles, mais l’intérieur comestible, le caleçon sacré, vu son statut auréolé, était sec !
Et les billets de banque ? Les billets de banque en euros sont cachés dans une ceinture de cuir, close par une fermeture Eclair du côté interne pour être discrète. Les billets de banque bien calfeutrés, pliés en trois dans la longueur, dans leur abri, étaient... trempés, évidemment.
Trempés, ils sécheront plus tard, dites-vous avec espoir et condoléances. Oui, je sais, mais le cirage de la ceinture en cuir noir ? Une fois secs, merci, les billets sont noirs, on n’y voit presque plus rien sur les billets.

Quel affabulateur : ça se voit que ce sont des Euros !

Au bureau de change, ils demandent : c’est quoi, des pesos ?
Je me suis mordu la langue d’avoir voulu passer pour colombien...
Niet, niet, ce n’est pas des roubles non plus, on n’en veut pas !
Pourquoi des roubles ? Si vous avez suivi, vous connaissez la réponse (qui va venir, chaque chose en son temps) !
A la Société Générale, qui est ma banque, qui est française, je suis français, binational avec la Colombie, le français n’est pas la langue véhiculaire. Je dis comme je peux qu’il pleut à Kir, qu’il pleut à Teth, qu’il pleut à Valbone, qu’il pleut encore plus à Doberdol, qu’il pleut jusque dans les ceintures.
Ici, c’est comme en Bretagne, ils pensent qu’il ne pleut pas vraiment... C’est quoi ce dénigrement d’un si beau pays ?
Par commisération, un peu dédaigneuse, du bout d’une pincette, ils ont passé les billets dans une machine. Pas pour les laver, pour les lire ! Eh bien, ils n’en croyaient pas leurs yeux, la machine était avec moi : un seul billet refusé !
Il faut dire que celui-là, s’il est en pesos ou en roubles, c’est d’avant la révolution bolchevik (comme quoi tout se tient).
C’est malin de prendre un air bolchevik pour un colombien... (C’est la réponse pour les roubles !)
Mais, ça va, je ne suis plus menacé de misère.
J’ai fait une obole à la Madone de l’église que Jean-Paul II a bénie, que m’avait ouverte une sœur car je voulais voir le si célèbre tableau de la Madone à l’enfant, qui trône dans le chœur.
Le tableau est une miniature, ou presque, et il est situé à 5 mètres de hauteur pour dominer l’assemblée. C'est vrai qu'il est très beau, c'est vrai aussi qu'on en a une vue sans détails superflus à cette distance.
 
Notre Dame du bon conseil
En 1467, Shkodër tombe aux mains des ottomans. L'icône de Notre-Dame du Bon Conseil disparait, enlevée par des anges pour la soustraire aux profanations. Elle réapparait alors dans l'église de Genazzano, près de Rome, où elle accomplit des miracles.



 "Très chers, je ne peux pas ne pas saluer une personne très humble ici parmi nous. C'est mère Teresa de Calcutta. Tous savent quelle est sa Patrie. Sa Patrie est ici. Même dans les temps de l'isolement complet de l'Albanie, il y avait cette humble religieuse, cette servante des plus pauvres, qui portait dans le monde entier le nom de votre Patrie. En Mère Teresa, l'Albanie a toujours été estimée."
Jean-Paul II, 25 avril 1993


Mère Teresa, révérée par toute la population sans distinction de religion, est effectivement présente partout, non seulement à l'entrée des églises et des monastères, sur les mosaïques et sur les vitraux, mais aussi en posters dans les rues, et elle donne son nom à l'aéroport international de Tirana.



Aujourd'hui, je vais donc longer la Bojana sur sa rive droite :


La Bojana, appelée ici Buna, constitue la frontière
entre Albanie et Monténégro sur une partie de son cours.

Les nasses métalliques à poste fixe qu'utilisent les pêcheurs barrent toute la rivière.


Le minaret de la mosquée de Zusi


Les épis de maïs sont mûrs :
les bottes pyramidales parsèment tous les champs du pays

Ce figuier a perdu toutes ses feuilles.
Ses fruits restent délicieux.

La Bojana a belle allure,
mais les berges n'incitent pas à la baignade.
Les moustiques me harcèlent pendant mon pique-nique.

Le gardien des vaches m'a protégé
des ardeurs carnassières de ses chiens.

Un casier albanais

De retour en ville, je vais d'édifice religieux en édifice religieux

La Grande Mosquée : Xhamia e Madhe




La cathédrale catholique Saint Stéphane

La cathédrale orthodoxe de la Nativité

jeudi 15 septembre 2016

15- Aucun rôle ne me va



Ici, il y a une communauté au teint sombre, à l'allure tsigane, qui vit aux abords de la ville sous les beaux immeubles tout neufs, dans des masures de tôles, qui n'est pas affublée de tee-shirts cachemiris, qui n'exhibe pas la coupe de cheveux aux tempes tondues très en vogue pourtant, qui transbahute parfois des pièces d'électroménager, parfois de volumineux sacs de branchages de mimosa très odorants.
PS : les gens qui empaquettent le mimosa sont aussi balayeurs et balayeuses, éboueurs et lavandières.

Le bidonville sous les beaux immeubles.

Au delà de la passerelle qui enjambe la Bojana,
le quartier tsigane est regroupé derrière la mosquée.


Les lavandières, qui battent et essorent les tapis,
les font sécher sur la rambarde de la passerelle,
sous la citadelle de Rozafa.


J'ai maintenant un doute sur la nature des branchages odorants
récoltés sur la rive sud du lac Skadar :
est-ce vraiment du mimosa ?




Deux des trois espèces d'esturgeons ont disparu du lac

Les carpes du lac Skadar sont très réputées



La récolte des algues.

La mosquée de Zogaj,
dernier village avant la frontière avec le Monténégro.

Ces ilots sont monténégrins,
mais la frontière est dans la broussaille,
et je n'ai trouvé ni borne ni bunker.

Aujourd’hui, je suis réconcilié avec le pays et avec moi-même : j’ai marché toute la journée au soleil, à plat et sans sac ! J’ai rejoint la frontière : c’est toujours comme ça, leur ineptie me fascine. Je ne l’ai pas trouvée dans le maquis où s’ébrouent les chèvres, c’est la preuve qu’elle est virtuelle, à mettre au rancard.
Alors j’ai nagé vers le large : Les lacs aussi me fascinent, il me faut y goûter.
Et sur le lac Skaddar, on peut, sans rire, parler du large. Bref, le gars qui se dorait sur une plage de petits galets m’a photographié au sortir de l’eau, vous aurez la photo si je parais un peu gros, promis.
Oui, je suis à l’engraissement avant que Sylvie n’arrive. Il faut qu’elle me reconnaisse à l’aéroport, parmi les gars tous moulés dans leurs tee-shirts à ramages contrastés, même les freluquets. Je joue sur un autre registre, freluquet oui, mais avec la lueur d’un long passé dans l’œil, ça change tout.



C'est celui-là, dont vous voyez les pieds, qui m'a photographié. Il était là avant moi, si bien que, par civilité, je lui ai demandé si les usages et le savoir-vivre autorisaient la natation dans le lac. C'était oui, bien qu'aucun nageur autre que moi ne s'y soit aventuré en ma présence. L'eau était un peu tiède et pas vraiment stimulante, mais nager m'a décontracté le dos et réjoui.


La photo comme promis...
Un peu maigrichon pour la pub Dim ?

En fait, si on me regarde dans la rue, c’est que j’ai pris le look guérillero !
C’était bien une de mes vocations refrénées...
J’ai la barbe, la casquette de Fidel, la chemise et le pantalon pleins de poches, et surtout les lunettes ! Les lunettes, ce sont les petits verres ovales dans une fine monture métallique, et qu’est-ce que ça vous évoque ? ... … 
Quelle déception, cela ne vous évoque rien. ... …
Le bolchevik ! Celui qui conduit le train à travers la taïga, dans la neige, et les escarbilles !
Le bolchevik du "Docteur Jivago" de David Lean, avec Omar Shariff et Julie Christie !!! 
Bon, moi, ici, avec le soleil revenu et la chaleur qui colle, je ne joue pas dans la taïga, et les trains albanais sont au repos léthargique. Alors ? Alors ?
Ben, je pense à Quentin et quand on me demande "Where do you come from ?" : from Carthagène, Colombia ! Il n’en faut pas beaucoup pour faire de l’effet, ils en tombent sur le cul, ils n’ont jamais vu de colombiens. Pour un peu je suis un leader des FARC.
Qui va dire que je me la joue ?
... Heureusement, ils ne sont pas du tout hispanophones, ils sont italophones en grande majorité.
Vous y auriez cru ?  
PS : je n'ai pas bu de raki depuis deux jours, précision honnête et utile.


Sur cet engin révolutionnaire, vous devinez un peu de propagande. Je joue les prolétaires. Bien que je sois à l'arrêt (la grille le prouve, c'est une mise en scène), il a fallu trois photographes et six essais pour obtenir ce cliché. Les photographes jouaient-ils l'ironie ? On déboulonne bien les statues...


Allez, pour ces exhibitions répétées, 
je vais faire acte de contrition dans l'église de Shiroka !

Je finis la journée à la Photothèque Nationale Marubi, où je découvre une extraordinaire collection de portraits réalisés par Pjetër Marubi (1834-1903) et son successeur Kel Kodheli Marubi, pionniers de l'art photographique. L'exposition en cours est consacrée prioritairement aux femmes albanaises de toutes conditions, y compris les pasionarias de l'indépendance. Le choix de ces photos a dû se faire parmi 150.000 clichés ! Le portrait connu d'Edith Durham est l'un de ces clichés.

Un couple de combattants


Edith Durham (1863-1944), anglaise, pionnière de l'anthropologie, a consacré sa vie, sur place, à l'étude des coutumes régissant la vie dans les Alpes albanaises. Ses études font autorité. Elle est toujours révérée à Shkoder où une avenue porte son nom.

mercredi 14 septembre 2016

14- Chez les jésuites !

J'ai un peu déambulé hier après-midi, au hasard, dans Shkodër, la seconde ville du pays, qui compte 140.000 habitants.



J'habite la rue des jésuites, ce qui est une sorte de malédiction pour moi compte tenu de ma vindicte immémoriale contre eux, du moins ceux qui suivent le rite orthodoxe. Tous les jours, je vais passer devant le gjimnazi jezuitëve dont vous apercevez le mur rouge, et devant le centre de Philosophie et Théologie attenant, en jaune. Ils se révèleront tout à fait inoffensifs à mon égard. J'en déduis que ces jésuites-là suivent certainement le rite catholique romain, mais, prudent, je ne pose pas de question et je rase les murs.




Le centre est très attrayant avec quelques beaux immeubles, et deux rue piétonnes dallées de marbre, où s'agglutinent les cafés et les consommateurs, qui sirotent leurs petites tasses pendant des heures. Les cafetiers se plaignent des faibles gains sur leurs tables accaparées au long cours, quand les taxes fiscales les étranglent.



La mosquée de l'école coranique

L'école coranique ne le cède en rien aux bâtiments des jésuites.

Aujourd'hui, je pars à la découverte de la mosquée des plombs
et de la citadelle de Rozafa,
qui sont les deux fleurons architecturaux de Shkodër.

La citadelle de Rozafa,
située au confluent de la Bojana et du Drin,
offre un panorama unique sur les environs.

Shkodër et le lac Skadar au loin


La Bojana est le déversoir du lac Skadar. Au-delà de la passerelle pour piétons, sur laquelle se regroupent les pêcheurs à la ligne, se situe le quartier des lavandières tsiganes, qui lessivent les tapis au pied d'un minaret élancé.

La Bojana se nomme Buna en Albanie

Le pont routier sur le Drin,
doublé par le pont ferroviaire,
mène à Tirana.

Le Drin

Xhamia e plumbit, la mosquée des plombs avant la foudre.
La photo est exposée dans la cour de la mosquée.


La mosquée des plombs, achevée en 1774, sur les plans du célèbre architecte Sinan, doit son nom à ses dix-huit coupoles et à son dôme couverts de plomb. Elle est considérée comme l'une des 50 plus belles mosquées au monde. Grâce à sa valeur architecturale, elle est l'une des treize mosquées épargnées lors de la "campagne pour l’athéisme", qui a entraîné la destruction d'environ 1600 monastères, églises et mosquées. En 1990, la mosquée des plombs a été rendue au culte en présence d'une foule considérable.






La base du minaret, foudroyé en 1967

 La porte ornée de motifs végétaux.
Son judas est un aimant pour le regard.


Les arcades de la cour reposent sur des chapiteaux et des colonnes de calcaire blanc. Au moment où je prends cette photo à travers le judas de la porte, arrive l'imam qui m'invite à entrer avec un grand sourire. Il est accompagné du muezzin qui va psalmodier l'appel à la prière dans un micro. Pour moi, c'est une révélation ! Non pas une révélation mystique, une révélation bien prosaïque : j'étais persuadé jusque-là, malgré mes voyages en terre d'Islam, que les appels à la prière étaient enregistrés. Le fait d'être diffusés par haut-parleur impliquait probablement dans mon esprit une déshumanisation. Je me réjouis de rencontrer un muezzin en chair et en os ! Nous allons avoir tous les trois une conversation "culturelle" malgré la pauvreté de notre vocabulaire commun.





La mosquée a souffert d'inondations dues aux errements post-sismiques du Drin. L'imam me montre la hauteur atteinte par l'eau, bien au-dessus de ma tête. Il s'étonne, au moment de me donner une leçon coranique, que je puisse déchiffrer les cartouches portant les noms d'Allah et Mohammed, et insiste sur le sens de la lecture de droite à gauche. Il ne veut pas être photographié, ce qui me désole car il a un visage avenant, presque imberbe, aux yeux bleus : malgré son petit calot blanc, il ne suit pas les canons esthétiques du clergé islamique tels qu'ils sont stéréotypés dans l'imaginaire occidental.

Photo d'archives (2012)


Je réserve les visites de la Grande mosquée et des cathédrales orthodoxes et catholiques pour une autre journée.